Ave Maria, de Sinan Antoon

Cartas a Ofelia / Crónicas literarias

avemaria5

Cubamatinal Paris le 29 juin 2018.

Magnifique roman, écrit avec la plume exceptionnelle de Sinan Antoon, qui nous offre plein d’espoir malgré les blessures de la guerre, et qui nous permet de mieux comprendre la vie dramatique d’une famille et d’un peuple. En toile de fond, les cicatrices de la « Libération d’Irak ». Sinan Antoon signe avec ce roman une ode à la Liberté, à la vie!

“Tu vis dans le passé, mon oncle !” m’a dit Maha d’un ton fébrile en quittant la salle de séjour après notre discussion animée. Lu’aï, son mari, a essayé de la retenir en lui criant, rouge de confusion: “Hé ! Maha, où vas-tu ? Allez Maha, reviens !”

Mais elle montait déjà à grandes enjambées l’escalier conduisant au deuxième étage. Il s’est excusé, le regard triste, et a ajouté d’une voix mouillée de honte et de regret :
“Excusez-la, oncle Youssef. Vous savez l’affection et le respect qu’elle vous porte. Mais ce n’est pas de sa faute. Elle est à bout.”

J’en étais encore à me demander ce que j’allais bien pouvoir dire quand la cascade de ses sanglots nous est tombée dessus de l’étage du haut. J’ai bredouillé vaguement :

“Pas de problème… Ce n’est rien… Montez vite la calmer et la réconforter.”

Il s’est levé du canapé gris sur lequel ils s’étaient assis, il s’est approché de ma chaise plantée devant la télé, puis, en se penchant pour me baiser la tête, il m’a dit, sa main posée sur mon épaule : “Pardon. Tout est de ma faute”, avant de s’éloigner en montant doucement les marches de l’escalier.

Je suis resté seul sur ma chaise devant l’écran à l’intérieur duquel les voix du présentateur et de ses deux invités s’affrontaient dans un débat houleux. Mais je ne les entendais plus très bien. Leurs visages se brouillaient à ma vue, quasi effacés. Une seule phrase s’égrenait lentement dans ma tête : “Tu vis dans le passé.”

A Youssef est un vieil Irakien moyen de confession chrétienne. Célibataire endurci, très attaché à son mode de vie oriental, fidèle à ses amitiés multiconfessionnelles, il refuse obstinément de quitter Bagdad comme l’ont fait tant de chrétiens après l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Par suite d’un attentat djihadiste, une proche parente, Maha, vient s’installer chez lui avec son mari, mais ne rêve, elle, que de partir loin, très loin, et le plus rapidement possible. La confrontation entre les deux principaux personnages du roman, Youssef et Maha, qui se relaient pour raconter leur histoire, oppose deux générations d’Irakiens, celle des nostalgiques d’un passé convivial, qui finissent par le payer de leur vie, et celle qui cherche par-dessus tout à fuir l’horreur du présent.

« J’en ai assez que tout et tout le monde me rappelle, à propos et hors de propos, que je suis la minorité. Même la croix en or que ma grand-mère m’a offerte pour ma première communion, je ne la mets plus à mon cou. Au début, je faisais bien attention de la cacher sous mes vêtements pour éviter les regards indiscrets. Puis, quand sa chaîne s’est cassée, je ne suis pas allée la faire réparer chez le bijoutier, je l’ai simplement remise avec sa chaîne cassée dans son étui d’origine en l’emportant chaque jour avec moi dans mon sac pour qu’elle me protège. Parfois, à la maison, je la sors, je l’embrasse, je pense à ma grand-mère et je pleure.

Je voudrais vivre libre et pouvoir me mettre ce que j’ai envie autour du cou, porter des robes longues ou courtes. Combien de fois Youssef m’a fait remarquer qu’aller habiter dans un pays en majorité chrétien ne résoudrait pas tous les problèmes et toutes les difficultés et ne voudrait pas dire que je ne m’y sentirais pas là aussi en minorité, que je n’y serais pas en butte au racisme en tant qu’Arabe. On croirait à l’entendre qu’il a toujours vécu là-bas alors que ça fait des années qu’il n’a pas décollé d’ici et qu’il n’a visité ces pays qu’au sein de délégations officielles et pour de courtes durées. Je lui dis que je suis prête à tout accepter et à tout supporter si c’est pour être enfin libre et vivre loin des voitures piégées, du terrorisme et du communautarisme. Il marmonne entre ses dents : Libre à toi, ma petite !… »

Après Seul le grenadier, très bien accueilli par la presse en France comme ailleurs, Sinan Antoon poursuit dans Ave Maria son exploration de la violence qui s’est emparée de son pays, dressant ses composantes confessionnelles les unes contre les autres. Il restitue un moment particulièrement douloureux, celui où l’Irak était en train de se vider de sa communauté chrétienne qui y était pourtant enracinée depuis deux millénaires.

« Ave Maria est un hymne à la réconciliation. » Jean-Claude Perrier, Livres Hebdo

« Avec Ave Maria, le romancier Sinan Antoon lève le voile sur la situation des chrétiens d’Irak.»L’Express

Sinan Antoon est né à Bagdad en 1967. Après des études dans l’université de sa ville natale puis à Georgetown à Washington, il a obtenu en 2006 un Ph. D de la Harvard University en études arabes et islamiques. Poète, traducteur et romancier, il a publié trois romans qui l’ont propulsé au premier rang des écrivains irakiens de sa génération. Sa traduction anglaise de Mahmoud Darwich lui a valu en 2012 le prix de l’American Literary Translators Association. Seul le grenadier, paru en 2016 chez Sinbad / Actes Sud a reçu le prix de la littérature arabe 2017.

Ave Maria. Sinan Antoon. Roman traduit de l’arabe (Irak) par : Philippe Vigreux. © ACTES SUD, 2018 pour la traduction française. Photographie de couverture : © Paolo Pellegrin / Magnun Photos (détail). 13,5 x 21,5 / 192 pages / 21, 00€ / 15,99€ numérique. ISBN : 978-2-330-10628-7

Félix José Hernández.


© Felix Jose Hernandez

 
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